"Il faut cultiver notre jardin"

mercredi 11 octobre 2017

Diptyque de Jon Kalm Stefannsson

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds et A la mesure de l'univers composent les deux volets du nouveau diptyque de Stefannsson. On y suit les tribulations géographiques et intérieures d'Ari qui rentre en Islande après reçu la lettre de son père lui annonçant sa mort prochaine. 
Les souvenirs affleurent, comme les airs de musique pop et de variété qu'écoutait Ari avec ses amis. Et comme si ce qui est enfoui sous la couche de neige émerge au fur et à mesure que le soleil darde ses rayons, les souvenirs d'Ari remontent à la surface. C'est ainsi que reprennent vie, sous nos yeux, ses parents, ses aïeux mais aussi tous ceux qu'il a côtoyé dans sa jeunesse à Keflavik.
Les fjords s'animent, les bateaux de pêche reprennent la mer, les usines de

poissons reprennent du service, les secrets des amants magnifiques, Margret et Oddur, se révèlent, et le passé rejoint parfois le présent.
L'auteur mêle les époques, tisse entre elles des liens et nous fait peu à peu comprendre d'où vient Ari, quelles sont les questions qu'il se pose.
D'une écriture poétique et lyrique,  l'auteur peint à merveille ces paysages et ces vies qui s'écoulent dans cette contrée sauvage et reculée, pas toujours tendre avec les hommes. C'est parfois âpre, parfois joyeux, parfois planant, parfois lent mais la magie opère.
Une fois de plus, on est un peu hors du monde, hors du temps.

mardi 3 octobre 2017

Point Cardinal

C'est tant l'énigme du titre que la sobriété de la couverture et, bien sûr, le nom de l'auteur - Léonor de Recondo - qui m'ont attirée vers ce roman de la rentre littéraire. 
Sur un parking, tard le soir, dans une voiture, Mathilda se démaquille consciencieusement en fredonnant un air de Melody Gardot et enlève toute trace de la soirée qu'elle vient de passer au Zanzibar avec ses amies. Démaquillage puis déshabillage, et, sous la robe de soie et la lingerie fine, c'est peu à peu Laurent qui réapparaît. Car oui, Laurent, au lieu de fréquenter la salle de sport, passe une fois par semaine la soirée avec Cynthia et les autres, se sent bien parmi ses soeurs d'aventure. Puis, sagement il rentre chez lui et retrouve sa chère épouse, Solange, et leurs deux ados. Vient un moment où le mensonge finit par l'étouffer : Laurent décide alors de ne plus se censurer et de révéler la vérité, sa vérité, la plus profonde, la plus intime, celle qu'il ne veut plus dissimuler. 
S'il a fondu et perdu du poids, si sa silhouette s'est affinée ce n'est pas par coquetterie virile, c'est pour faire apparaître physiquement la femme qu'il est au plus profond de lui. Son entraînement intense en vélo lui permet d'affiner tout son corps, de galber ses jambes et ses cuisses, d'allonger ses muscles.
Et l'annonce fait l'effet d'une bombe ! elle bouleverse l'équilibre familial, l'édifice conjugal, la situation sociale. Au début, il a essayé d'évacuer cette envie de transformation comme si c'était une névrose, un coup de folie, voire une maladie. Sa rencontre avec un psy borné lui permet, en fait, de mieux comprendre encore ce qu'il veut. Et Laurent ne faiblit pas : il s'affirme et franchit vaillamment toutes les étapes même si elles l'éloignent de ceux qui l'aiment/qu'il aime. 
Léonor de Recondo nous raconte avec finesse et pudeur, mais aussi avec sensibilité et sensualité cette aventure qui est plus que corporelle : véritable odyssée personnelle et familiale, l'histoire de Laurent/Lauren interroge notre rapport au genre, mais aussi les questions de l'identité, de l'intimité. On se sent parfois bousculé, interrogé dans ses valeurs et convictions, on prend conscience de ce que l'on pense être capable d'accepter.
Un roman à lire !

mercredi 27 septembre 2017

Chanson douce

Après avoir longtemps évité ce roman - sujet trash, pas envie de me coltiner un thème pareil - je décide finalement de le lire. Pourquoi ? Leïla Slimani, invitée sur le plateau de 28' pour parler de son dernier opus sur la situation des femmes au Maroc, m'apparaît comme une femme brillante, précise dans ses propos et intelligente. Passage à la bibliothèque, le livre est là, je l'emprunte. 
Et je plonge dans cette sordide histoire d'infanticide. Le début nous happe et ne nous laisse ni le temps de respirer ni le temps d'espérer. Louise est un monstre : elle a tué les enfants de Myriam et Paul, ces enfants qu'elle adorait et dont elle s'occupait à la perfection ! Mais pourquoi ? Retour en arrière et récit de ce qui aurait pu être un conte de fée moderne dans lequel Louise aurait renouvelée le rôle de Mary Poppins s'il n' y avait pas eu en elle des failles, si cette dépendance mutuelle qui s'installe entre le couple et la nounou n'avait pas été si forte.
Page après page, on voit Louise s'installer - s'immiscer ?- dans la vie de Myriam et Paul. Non seulement, elle s'occupe des enfants mais aussi de l'appartement, du linge, des repas ..... une véritable fée du logis , une perle ! "Jusqu'ici tout va bien", se surprend-on à penser en tournant les pages, en retenant parfois notre respiration. Mais c'est sans compter sur les petits signes qui se manifestent et qui rendent cette Louise intrigante, inquiétante. L'auteur distille adroitement tous les indices d'un trouble, d'un manque, d'un vide abyssal chez Louise. Impassible, imperméable aux remarques, violente parfois, exclusive ..... la toile se tisse et les mots peu à peu cristallisent jusqu'à la crise, jusqu'au geste ultime, horrible, atroce, geste d'une désespérée qui voudrait rester indispensable. 
D'une écriture quasi clinique, chirurgicale et efficace, Leïla Slimani ausculte le cas Louise, le dissèque pour essayer de nous permettre de comprendre la psychologie d'une infanticide. Elle brosse aussi le portrait d'une société moderne dans laquelle les mères ont souvent du mal à trouver un équilibre entre la famille et leur vie professionnelle.
Un ouvrage magistral et captivant !

jeudi 14 septembre 2017

De bonnes BD

La différence invisible est une superbe invitation au respect de l'autre et à l'acceptation de la différence. 
Marguerite a 27 ans, en apparence rien ne la distingue des autres. Elle est jolie, vive et intelligente. Elle travaille dans une grande entreprise et vit en couple. Elle aime les chats, le chocolat mais préfère le calme aux soirées bruyantes. Elle mène donc une vie normale. Pourtant, elle est différente.
Marguerite se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables, proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée.
Julie Dachez se raconte sans fard et avec émotion. Elle évoque les difficultés à partir en week-end, à partager son lit, à trouver des vêtements tout doux, à réagir "comme il faut", ses rendez-vous médicaux et la lumière qui, peu à peu, se fait sur ce petit truc en plus qui la caractérise. 
Mademoiselle Caroline a su, avec finesse et légèreté, mettre en dessins ce parcours pesant et difficile.
A recommander chaudement !


Bleu pétrole de Gwenola Morizur et Fanny Montgermont est une bd subtile, touchante et émouvante. Récit d'une des plus fameuses marées noires sur les côtes bretonnes, cette bd est aussi un vibrant hommage au grand-père de la scénariste (Gwenola) subtilement mis en lignes et en couleurs par la dessinatrice. 
Retour sur la côte de Portsall, chère à mon coeur, indignation contre les compagnies pétrolières et admiration pour cet Alphonse Arzel devenu, malgré lui, un chevalier écolo avant l'heure. Une lecture touchante ! 

dimanche 10 septembre 2017

Un livre à mettre entre toutes les mains

Si j'étais ministre de la culture de Carole Fréchette et Thierry Dedieu est un magnifique plaidoyer pour la culture. Album pour enfants de 7 à 77 ans ! 
Ou comment une ministre de la culture trouve des arguments imparables pour convaincre ses collègues qu'il est impensable d'effectuer des coupes sombres dans son budget.
C'est vrai pouvons-nous imaginer une journée sans musiques, sans livres, sans tableaux, sans spectacles, sans oeuvres d'art dans la rue etc.....
Ou comment, très simplement, les auteurs nous rappellent que la culture c'est la vie ! 
La mnistre de la culture c'est la « ministre de l’équilibre des âmes, du battement des coeurs, de la respiration, ministre de l’oxygène »

mercredi 6 septembre 2017

Les bottes suédoises

Après les chaussures italiennes, passons aux bottes suédoises. 
C'est certain, le protagoniste principal va avoir besoin de bottes. En effet, lorsqu'on retrouve Fredrik Welin, le chirurgien orthopédiste des Chaussures italiennes, il se réveille, jaillit de son lit et sort in extremis de sa maison dévorée par les flammes. Tous les voisins arrivent pour essayer de lutter contre l'incendie mais c'est peine perdue. La maison de famille est carbonisée et il ne reste rien de la vie de Fredrik. 
Il décide de s'installer dans la caravane de sa fille Louise en attendant d'y voir plus clair et de pouvoir faire reconstruire sa maison. Une enquête criminelle démarre : il s'agit de déterminer les causes de l'incendie et, très vite, Fredrik se sent visé alors qu'il n'est en rien responsable ! Il essaye malgré tout de réorganiser sa vie, ce qui nous permet de faire connaissance avec son environnement, ses voisins, Jansson le facteur, Lisa la journaliste, les gens du village...... Tout ce petit monde évolue sur des ilôts disséminés dans la baltique, dans un climat rude et des paysages saisissants.
Si Fredrik n'est pas toujours très facile à suivre dans ses réactions, il n'en demeure pas moins attachant, surtout dans les doutes et les inquiétudes qui sourdent face à la mort et au temps qui passe, face à son rôle de père (qu'il a bien du mal à improviser face à une Louise qu'il n'a découvert que tardivement et qui a un fort caractère). Un beau roman qui nous embarque dans une ambiance nordique, pas morbide, et qui questionne les relations père-fille, le vieillissement, les sentiments et l'écoute de l'autre. 
Quand on sait que c'est le dernier roman de l'auteur, décédé en octobre 2015, on ne peut s'empêcher de relier le climat parfois crépusculaire aux réflexions de l'auteur et l'ultime phrase "Mais l'obscurité ne me faisait plus peur"résonne un peu comme un testament.

jeudi 31 août 2017

Le tour du monde du roi Zibeline

Partir en voyage et emporter un roman d'aventures : la belle idée !
C'est avec un grand plaisir que je me suis plongée dans le roman de J.C. Rufin. Avec délice, que je me suis retrouvée au XVIIIè siècle, entamant un périple me conduisant de la Hongrie aux Etats Unis en passant par la Sibérie, la Chine, le Japon, Madagascar et la France ! 
A partir de la biographie d'Auguste Benjowski, voyageur célèbre du 18ème siècle, l'auteur bâtit un roman d'aventures dans la plus belle tradition des récits de voyage à la manière des contes des Mille et une nuits. 
Le vieux Benjamin Franklin, sans cesse sollicité par des visiteurs désireux d'exploiter son influence, se retrouve un jour confronté à un couple qui l'intrigue et qui ne ressemble en rien aux habituels solliciteurs qu'il reçoit. Ont, en effet, pénétré dans sa demeure de Philadelphie, Auguste et sa femme Aphanasie. Auréolé de sa contribution à la rédaction de la constitution des jeunes Etats-Unis, Franklin abandonne tambour battant toute autre occupation pour se laisser conter le périple de ce couple dont le parcours est pour le moins extraordinaire. Commence alors un récit à voix alternées où homme et femme, mari et épouse prennent tout à tour la parole pour raconter les événements de leur point de vue. Véritable odyssée du XVIIIè.
Lecture jubilatoire pour le lecteur qui tremble pour les protagonistes (qui, dans leur périple, affrontent les éléments déchaînés mais aussi les êtres humains et leurs appétits), qui se délecte de l'enseignement dispensé à Auguste par un admirateur de Voltaire et des philosophes, qui apprécie la leçon de relativisme liée à l'implantation d'une colonie à Madagascar (de beaux échos à Diderot) et des réflexions sur la soif de conquête.
Un bon roman historique, de facture classique pour l'écriture qui aborde les thèmes de l'immigration,  de la soif de conquêtes, du rapport entre individus, peuples et cultures .
A lire !